Mardi 2 juin 2009 2 02 /06 /Juin /2009 14:38

Depuis ils se rencontraient de temps en temps autour d’une bonne table, en célibataires, et entre eux s’était tissé de solides liens d’amitié.

On prit l’apéritif dans le salon, où un piano à queue prenait une large place. Monsieur Aley osa s’avancer, frappa quelques touches

apparemment au hasard, quelques notes s’envolèrent et, se retournant, il félicita Monsieur Henri, la sonorité était parfaite.

Le déjeuner fut délicieux et animé, le service du traiteur était parfait et les convives aux anges. Au moment du dessert, Monsieur et Madame Aley, surprenant tout le monde (sauf Monsieur Henri qui connaissait ses illustres invités tant il les avait applaudi sur scène à l’opéra ou dans d'autres salles illustres, vinrent se placer, lui au piano, elle debout, la main légèrement appuyée sur le meuble laqué noir. Des notes légères s’élevèrent, éclatantes, et toutes les têtes se tournèrent, les gestes se bloquèrent, chacun se tut. Quand la voix de Madame Aley s’éleva, se fut un éblouissement et chacun sentit qu’il vivait là un moment exceptionnel d’émotion pure. Le récital dura près d’une heure, ponctué d’applaudissements. Lorsque le couple s’arrêta, que doucement Monsieur Aley referma l’instrument, les mains ne suffirent plus. Tous se mirent debout. L’instant magique et radieux fut un cadeau superbe. Sophie, silencieusement, pleurait, n’ayant pas conscience des larmes emplissant ses yeux et qui coulaient maintenant sur ses joues Elle connaissait un moment exceptionnel d’émotion.

Tous quittèrent ensemble Mr Henri et remontèrent l’unique rue. Les Aley avaient prolongé leur visite, Mr Henri avait insisté pour qu’ils restent jusqu’au soir. Les garçons shootaient dans un vieux ballon crevé, d’où des effets aléatoires qui déclenchaient des rires moqueurs, les filles les mères se lancèrent et s’en sortirent mieux que bien, ce qui força les garçons à se surpasser. Ils s’éloignèrent en criant. Une personne s’était éloignée discrètement. C’était Pierre qui se dirigeait vers la ferme pour aller récupérer le jeune et frétillant cadeau destiné à sa plus jeune fille.

Le chiot était décidemment remuant, Pierre avait décidé de le mettre dans la poche de sa veste, mais il dut maintenir la bestiole fermement, celle- ci gigota tout le long du chemin et jusqu’à la maison. Des petits bruits bizarres s’échappaient de sa poche quand il entra dans la salle, son visage restait impassible et il commenta la journée d’une voix forte.

Les garçons jouaient déjà aux cartes, les filles étaient dans la cuisine avec Marielle et semblaient s’amuser, des rires s’égrainaient en chapelet, ce qui fit sourire Pierre. Il monta et ouvrit la porte de la chambre de Sophie et tenta d’installer le chiot dans un carton au pied du lit. Il sortit aussitôt, dévala l’escalier et prit une allure décontractée en s’asseyant dans le canapé. La canaille au- dessus, hurlait et grattait déjà à la porte. Les garçons s’arrêtèrent de jouer, se regardèrent, et, comprirent. La porte de la cuisine s’ouvrit et Marielle- complice de son mari- vint dans la salle suivit de ses deux filles, elles discutaient mais,… s’arrêtèrent pile, quand elles virent la tête des garçons. Muets,ils avaient les yeux dans le vague, pour l’un, exorbités pour l’autre et ceux du troisième regardaient avec attention le plafond.

Marielle sourit en voyant son grand gaillard de mari, l’air décontracté et indiffèrent- quel mauvais comédien se dit- elle-

Fanny avait entendu et compris, elle regardait Sophie qui avait des points d’interrogation plein les yeux. L’étonnement ne dura pas, Sophie avala l’escalier à grande vitesse et ouvrit précautionneusement la porte de sa chambre et prit dans ses bras la petite boule de poils. Le chiot lui nettoya le visage à coups de langue, frétilla comme un poisson hors de l’eau et lorsqu’ils descendirent, elle avait les yeux brillants et embués. Elle embrassa ses parents, le chiot en profita pour en faire autant. Le tout se termina dans les rires et les exclamations, on était heureux dans cette maison.

 

 

 

 

Autre page

L’hiver desserra petit à petit ses serres et mourut brutalement. Sans doute de stupéfaction, car il avait mis le paquet. Les pluies verglaçantes, les tempêtes rugissantes, les grêlons lancés comme des pierres brillantes sur la terre durcie, s’étaient succédés. L’hiver s’aperçut donc qu’il était vaincu. Les saules pleureurs, gardiens des saisons, toujours les premiers à vouloir retrouver le sourire, montraient leur bois nus, devenus orangés. Les perce- neige faisaient la nique à la terre et la transperçant, telles de petites épées brandies, blanchissaient en tapis, les sous – bois, le dessus des talus et les bords de l’Archoux, chassant ainsi la dernière neige. Les forsythias commençaient timidement à déplier leurs fleurs et faisaient éclater un jaune brillant dans tous les jardins. Cet hiver si sévère mourut, et, son agonie fut brève.

Il u eut encore quelques grondements sourds, quelques coups de vent bousculant les nuages, mais cette saison fertile en évènements à Armironches rendit les armes définitivement, un jour du mois de mars, où dés l’aube, les lève- tôt, sentirent dans l’air, un je ne sais quoi de suave, de doux, de léger qui les fit chantonner où siffler à l’unisson des oiseaux offusqués qu’on empiète ainsi sur leurs privilèges. Il fallut un bon mois pour que toute la nature s’aperçoive que la terre se réchauffait. Le soleil plus dru secoua les derniers arbres feignants, et, fin avril les fenêtres des maisons restèrent grandes ouvertes, étalant sans pudeur des débordements de draps, couvertures, oreillers, pendant qu’un immense pinceau passait un bleu limpide sur le ciel. Les balais, dans les maisons, faisaient leur travail en envoyant promener les dernières toiles d’araignée.

Pâques approchait.

 

 

 

 

 

 

Hélène était partie à son travail toute la semaine, ses enfants aussi. Julian avait changé, et sa mère s’en inquiètait. Il était plus calme, moins trublion, moins gaffeur, moins gueulard, moins…. Moins quoi ! Elle en venait à se dire que l’entendre dégringoler l’escalier en hurlant, le voir faire le singe et embêter sa sœur, ne plus entendre les portes claquer lui manquait et elle se prenait à passer subrepticement, sa main sur le front de son gamin pour vérifier qu’il n’avait pas de fièvre.

Les résultats scolaires de Julian s’étaient améliorés et à la veille des vacances de Pâques, elle attendait impatiemment son bulletin. Marjorie n’avait pas changé d’un iota, travaillait toujours aussi régulièrement, s’investissait encore davantage dans des recherches, aidée en cela par internet, qu’elle consultait régulièrement. Elle était sortie de temps en temps avec Fanny et Violaine, le cinéma les passionnait, et, le froid n’avait pas arrêté leur fringale de shopping, surtout pendant les soldes.

 

 

Chez les Mungier, rien n’avait changé, si ce n’est le comportement de Sophie, elle était devenue plus communicative, ne se cachant plus pour donner libre cours à son imagination. Bigoudi, son amour de chien était son modèle préféré. Elle dessinait, peignait et modelait, dès que ses études, toujours sérieuses mais ardues lui en laissaient le temps.

Rien n’avait changé dans Armironches, si ce n’est, Mr Pirague. Il avait totalement abandonné la bouteille et, pendant l’hiver, il avait bricolé tous les jours, repeignant la cuisine, mettant des étagères dans le garage, réparant la clôture du poulailler et retapissant la chambre à coucher, ce qui lui avait donné des idées dont sa femme ne se plaignait pas.

 

 

 

Donc Armironches se réveillait.

 

Julian, en fit autant un matin plus fatigué que la veille au soir, heureusement qu’on était samedi, premier jour des vacances, pensa t- il. Il se roula en boule et tenta de se rendormir. Mais des notes de musique envahissaient les circonvolutions de son cerveau et refusaient d’en sortir. Il avait beau essayer de penser à autre chose, la mélodie revenait en force. Il se retourna, se saucissonna dans ses draps, s’énerva et se dépêtra en râlant. Il s’assit sur la moquette en soufflant. Sourcils froncés, les bras entourant ses genoux, le regard fixe, il ronchonna et se posa quelques questions sur sa santé mentale. Aucun bruit ne lui parvenait, sa sœur et sa mère devaient pourtant préparer le petit déjeuner et d’habitude des effluves de café le réveillaient en douceur. Regardant machinalement sa montre, il sursauta. Cinq heures trente ! Les volets ne laissaient passer aucun rai de lumière. Merde… ! Mais c’est pas vrai ! Qu’est- ce que j’ai ? Dit- il tout haut. Il s’étendit sur la moquette, appuyant sa tête sur ses bras repliés, le regard dans le vague, il tenta de ne penser à rien. Peine perdue ! Il revoyait les images d’un rêve qui l’avaient porté hors du temps, cette nuit. Elles passaient comme des diapositives, apparemment sans rapport les unes avec les autres. Julian eut soudain très peur, il se souvint brusquement que, durant son sommeil, il était retourné dans le jardin des perles. La mélodie qu’il avait dans la tête venait de là. Il se souvint d’avoir entendu une femme chanter et maintenant lui venait un regret : il ne l’avait pas vue.

 

 

Dans la maison voisine, une insomniaque, au même moment s’était levée tôt, avait sorti Bigoudi et maintenant, elle sculptait la terre et se laissait aller à son imagination.

 

Marielle et Hélène qui étaient devenues amies, s’étaient, toutes deux étonnées que leurs garçons respectifs n’aient plus repris les vélos depuis leur escapade. Elles en avaient conclus qu’ils avaient été marqués, et qu’il était nécessaire d’agir pour remédier à cela. Elles décidèrent donc d’organiser un pique- nique pour le lundi de Pâques et convièrent tous ceux qui étaient libres ce jour là. Peu de réponses positives leur étaient revenues, beaucoup profitaient de ce long week- end pour aller rendre visite à leur famille où au contraire, l’accueillir.

Elles comptèrent donc ceux qui seraient présents et Marielle dit :

-Donc nous seront onze avec Mr Henri.

Hélène un peu gênée, lui répondit : Non, nous serons douze, Mr Chevallier- que je me suis permis d’inviter- sera présent. Marielle baissa la tête pour cacher un petit sourire entendu, elle aquièsça.

Mr Chevallier était venu plusieurs fois chez Hélène sous des prétextes fallacieux. Marjorie avait compris. Julian aussi mais il refusait catégoriquement d’admettre que sa mère puisse aimer une deuxième fois. D’ailleurs, on avait pas besoin d’homme à la maison, il était là , lui !

Hélène avait besoin d’une épaule sur laquelle s’appuyer et avait toujours un petit pincement au cœur quand elle apercevait la haute silhouette devenue familière. Eric était tout aussi timide qu’elle et leurs sentiments restaient encore intériorisés, bien que l’un et l’autre, tacitement, aient compris que l’attirance était mutuelle.

Le temps serait sans doute de leur côté.

 

Les jours plus cléments étaient bien là. Les ballons étaient ressortis et la jeune herbe du champ du renard en souffrait déjà. Pas un brin qui n’ait déjà souffert de coups de crampons, que les garçons heureux de retrouver leur jeu favori, leur avaient fait subir. Les braillements avaient prévenu tout le hameau qui finissait de s’éveiller. D’un accord tacite, les garçons n’avaient pas encore enfourché les vélos et ceux- ci, punis, s’empoussieraient dans des coins de garage. Leur heure viendrait.

Justement, Julian , ce soir là, descendit au sous- sol sous prétexte d’aller bricoler de vieux jouets et retrouver les boules de pétanque, ce qui s’avérait tâche ingrate et difficile, celles- ci prenant un malin plaisir à se cacher dans des recoins ou personne n’avait pu les mettre . En tous cas pas lui ! Quelles andouilles celles là ! Il enrageait de voir ses copines des beaux jours lui faire des farces. Elles avaient d’imagination, c’était tous les ans la même chose.

Il ne voulait pas regarder dans le coin à droite, en rentrant là ou il était rangé. Il ne se sentait pas prêt encore mais la tentation était trop forte et il jeta un regard rapide à son vélo. Il n’avait pas bougé bien sûr, couvert de poussière et de toiles d’araignée, celles- ci avaient pris location dans les rayons et donnait au pauvre vélo un air abandonné.

Julian appela sa sœur, qui mit un temps infini à lui répondre.

-Qu’est que t’as ?

-Tu viens m’aider, je voudrai faire du vélo.

-Quoi ! Tu n’as pas besoin de moi pour ça !

-Si, viens vite, j’ai la trouille.

La trouille de quoi ? pensa Marjorie. Ah ! Il était beau, l’homme de la maison ! Elle descendit l’escalier tranquillement, arrivée à la hauteur de Julian son regard fit l’allée et le retour de son frère au vélo. Qu’est ce que t’as ?

-J’ai peur des araignées.

-Oh, le pauvre petit garçon ! S’exclama une Marjorie moqueuse, ce qui commença sérieusement à énerver le garçon en question. Ce n’était qu’un début. Marjorie prit un chiffon puis, toutes les toiles enlevées, elle le lança vers son frère, qui , affolé, entama un gymkana endiablé autour de la voiture, des cartons envahissants et de la table de ping- pong. Il hurlait de toutes ses forces sous les moqueries de sa sœur, et s’arrêta pantois, au bout de ce qui lui parut être une éternité. Ses yeux étaient remplis de larmes de détresse et Marjorie se reprocha illico, ce qu’elle venait de faire. Son jumeau était décidemment un garçon sensible et, sous ses airs de matamor, cachait bien des fascettes de sa personnalité, inconnues encore d’elle. Julian, véxé, s’était assis sur un des échelons de l’escabeau, la tête baissée. Marjorie prit le parti de ne rien dire et remonta , ce n’était pas la peine d’en rajouter.

Resté seul, le gamin reprit possession des lieux et lentement, s’approcha de son vélo, vérifia qu’il était redevenu nickel, posa ses mains sur le guidon et renoua avec son frère de métal.

Lorsqu’il se leva le lendemain, sa première réaction fut d’ouvrir la fenêtre. La raison première était que les oiseaux lui avaient paru bien taiseux. Eux qui faisaient un ba rouf dès l’aube.

Il resta planté longuement devant le paysage de rêve qu’il avait devant lui. Une superbe vague rose et bleue nageait à la surface de l’herbe, fluctuant au gré d’un zéphir si léger, qu'aucune feuille ne bronchait.. Seule cette vapeur douce et fraîche était animée. Elle montait et descendait doucement comme si une respiration lui donnait vie. Les arbres embués étaient devenus bleus, chaque brin d’herbe supportait vaillamment une goutte de rosée, le ciel ne s’était pas séparé de la terre et les deux amants se réveillaient lentement. Le soleil s’était fait discret, et leur laissait un répit. Julian compris pourquoi les oiseaux se taisaient. Brusquement, un merle lança une trille, la nature sursauta en même temps que Julian qui lança, p’tit con ! La magie s’était envolée sur les ailes de l’oiseau.

Hélène avait doucement entrouvert la porte de la chambre de son fils, elle venait le réveiller, mais, découvrit une petite tête ébouriffée qui se détachait sur le rectangle clair de la fenêtre. Elle le regarda un instant, s’attendrit devant sa silhouette immobile et fila dès qu’elle l’entendit proférer son juron favori.

Le petit déjeuner était servi lorsque Julian descendit. Il avait enfilé vite fait le premier pull qu’il avait trouvé, mis un pantalon délavé, qui en avait pourtant vu de toutes les couleurs, embrassa ses deux femmes et s’assit devant la plus âgée, la plus jolie, la plus aimée.

Elle a quelque chose qui tourne pas rond, pensa Julian. Il tourna la tête vers sa sœur, elle le regardait. Du coup, il jeta un regard sur sa tenue, vérifia qu’il n’avait pas les coudes sur la table et lança

  

 

 

-Qu’est que t’as ?

Marjorie détourna les yeux et les posa sur sa mère

-Dit lui maman.

Oh ça ! ça sentait le roussi. Quand la journée commençait comme ça c’était où tout blanc où tout noir, bonheur où chagrin, violence où calins et les surprises…….il aimait pas trop, Julian. D'ailleurs, il venait d’avaler une pierre. Son estomac s’était mis en boule, et lui commençait à l’être. Il n’aimait vraiment pas les mystères, sa mère avait posé sa main sur la sienne. Alors là, c’était très mauvais signe, elle avait souvent des gestes tendres, mais celui là, elle s’était pas encore rendue compte qu’il était réservé aux mauvaises nouvelles.

Hélène soupira, prit son élan et dit : votre père vient vous chercher dimanche. Julian se leva si brusquement que sa chaise, offusquée en tomba raide. Le gamin, poings serrés, démarche raide, partit sans un mot s’enfermer dans sa chambre.

Mon père, monpair monperre, monpeire, des litanies de monpère faisaient des pointillés noir sur blanc dans ses pensées. Jamais Julian ‘avait aussi froid. Voilà se qu’il méritait ce type il était devenu un nom propre.

Jamais plus , Julian s’en rendait compte, il ne serait son papa. Des petits ruisseaux transparents et salés coulaient sur ses joues et allaient se perdre sur son oreiller. Il resta longtemps étendu et lorsqu’il se leva se fut pour dévaler l’escalier. Il prit son vélo, sortit. Il se sentait faible comme lorsque l’on vient d’avoir une grosse grippe, il enfourcha son cheval et, dès que fesses eurent touché le cuir de sa selle, il sut que la longue séparation était terminée, il retrouvait son copain.

Tout en partant rejoindre Joachim et Guillaume, il ressassait ses idées noires et se disait qu’Hélène ne méritait pas les misères qui s’étaient accrochés à ses basques, depuis quatre ans maintenant.

Son mari était parti un matin, comme à son habitude et … n’était jamais revenu.

C’était un vendredi, Julian se souvenait parfaitement. Ils s' étaient tous trois rassurés les uns les autres, au fur et à mesure que la soirée s’écoulait. Mais quand dix heures sonnèrent Hélène leur dit d’aller se coucher. Malgré leurs protestations, elle insista, ils n’avaient que huit ans et devaient aller se reposer après une journée d’école.

La nuit fut agitée, mangée par des cauchemars, ils descendirent ensemble, devinant, au silence qui régnait que leur père n’était pas rentré. Hélène était très pâle et ses yeux rougis accusaient la fatigue et le chagrin. Nulle interrogation de la part des enfants, ce qui la soulagea. Ses deux petits avaient compris et les questions viendraient bien assez tôt.

 

 

 

 

Contraire ment à l’habitude, ils ne jouèrent pas immédiatement. Les deux frères avaient senti que Julian n était pas dans son assiette. Lui qui parlait tout le temps, lui qui sifflait comme un merle, lui qui râlait pour un rien, était resté silencieux et s’était assis dans l’herbe aussitôt arrivé. Joachim et Guillaume firent de même et laissèrent faire le temps, Julian déciderait du moment opportun pour crever la bulle de chagrin qui noyait ses yeux et lui chiffonnait le visage.

-Mon père vient nous chercher dimanche.

Ce fut dit d’un ton morne et plat Julian, leva la tête et regarda ses copains pour juger de l’effet produit. Puis la colère enfla, se propageant dans tout le corps et enfin s’exprima par des vociférations et des cris, des exclamations- que n’auraient pas renié un charretier- et des larmes trop longtemps contenues.

-Je ne veux pas voir monpair ! je n’ai plus de père ; Il est parti ? Qu’il reste avec sa .. .. Et qu’il me foute la paix.

Il était debout maintenant, les poings serrés dans ses poches, marchant en tournant, fichant des coups de pieds à l’herbe fraîche torturée. Les deux garçons ne savaient que dire, Julian parla pour eux.

-Oh, bien sûr, pour vous c’est facile, vous ne pouvez comprendre ce qui me fait mal au ventre, vous ne pouvez pas comprendre qu’il est parti quand j’avais besoin de lui ! Je n’ai pas comme vous, pris de bonnes parties de rigolade avec mon père, pas été engueulé quand il l’aurait fallu, pas travaillé à l’école comme j’aurais pu le faire, pas eu de fête d’anniversaire avec la famille réunie, pas de coups de coups de pompe dans le derrière quand je les méritais……

Et, maintenant, après des mois de silence, Môssieu arrive la bouche en cœur, pour nous voler à maman, elle qui a tout fait pour combler le vide que ce type à laissé.

Vous savez ce que je vais lui dire ?

-Fout le camp ! Tu n’es pas chez toi ici !

Je ne veux pas aller avec lui !

Ces mots avaient été martelés, scandés par un pied rageur.

Les deux frères ne savaient que dire.

Julian se tourna vers eux, et, sur le ton de l’excuse leur dit : Je sais que ce n’est pas de vôtre faute, mais, ça m’a fait du bien de vous parler.

-Allez les gars, on va jouer, ça va me changer les idées. C’était parti pour une nouvelle séance de torture pour le ballon.

 

De son côté, Marjorie, si différente de son jumeau, était restée près de sa mère et, silencieuses, elles se tenaient la main. Pas besoin de paroles pour ses deux là, qui se comprenaient sans devoir parler. Elles restèrent longtemps ainsi. Marjorie finit par dire :

-Maman, j’ai peur de la réaction de Julian.

-Moi aussi, répondit Hélène. C’est un écorché vif, et je crains qu’il ne souffre encore plus que toi.

Marjorie ajouta : Elle va être là ?

Sa mère secoua la tête de gauche à droite et répondit, il n’oserait pas. Il m’a dit qu’il vous emmènerait manger au restaurant puis qu’il vous ramènerait ensuite. Marjorie, offusquée se dressa et eut pour son père des mots très durs.

Alors, c’est tout ce qu’on vaut ? Quelques heures, des miettes de temps, des miettes de pain lancées à ses deux oiseaux ? On pourrait crever de faim le reste de l’année ?

Tu ne nous en parle jamais, mais, quand à la fin du mois tu nous fais des pâtes et du jambon, je sais qu’il ne t’a pas versé l’argent qu’il te doit.

Marjorie pleura doucement dans les bras de sa mère.

Le samedi, Marielle et Hélène, allèrent faire des corses au super- marché pour préparé le pique- nique. Elles emmenèrent Fanny, Marjorie et Sophie auxquelles s’étaient jointe la fidèle amie Violaine. Elles resteraient en ville toute la journée. Marielle ayant été mise au courant, elle pensait comme Hélène, que Marjorie zapperait un peu la journée du lendemain.

Pierre s’occupa des garçons et les emmena à la pêche, tôt le matin. Il avait emmené des casse- croûte et ils passèrent une grande partie de la journée au bord de l’eau, le temps était avec eux, il était splendide.

 

Julian sentait ses nerfs vibrer. Drôle d’impression. Il lui avait été impossible de dormir. Il était monté sur piles, toutes en bon état de marche. Lorsqu’il descendit, l’escalier lui joua un sale tour ;Une marche lui échappa et il dévala les cinq restantes sur le dos. Je suis sûr qu’elle l’a fait exprès, pensa t- il. Une colère triste lui écrasait la gorge, il respirait vite et avait l’impression que son cœur faisait un sprint.

 

 

La nuit fut blanche pour le trio. Ils avaient bien tenté, tous trois, de ne pas penser aux heures à venir, mais l’échéance proche, de revoir le, désormais inconnu, qui les avaient abandonnés approchant, les pensées qui envahissaient leur cerveau, ne faisaient pas relâche et c’est avec une mine grisailleuse qu’ils se retrouvèrent au petit déjeuner. D’habitude si coquette, Marjorie était en jeans et basquets un vieux pull, qu’elle réservait aux ballades en forêt, complétait sa tenue. Ses cheveux tombaient sur ses épaules, brossés à la va vite. Julian avait gardé son pyjama, espérant, ainsi évité le départ avec Mr lepaire . Hélène, les yeux cernés, préparait, dans un silence pesant, le petit déjeuner, qui ne serait, pensa t- elle, qu’à peine entamé. Elle somma Julian d’enfiler des vêtements, puis fit un rapide ménage. Le balai se demanda pourquoi Hélène le traitait aussi durement, il fut secoué et balancé dans le débarras et reçu la serpillère sur la tête.

Julian redescendit. Marjorie était assise tête baissée, visage enchifrené, à côté d’Hélène dont les yeux trop brillants marquaient sa fébrilité et son désarroi. Son fils, redevenu petit garçon, s’appuya sur son épaule et main dans la main, les trois chagrins unis, attendirent.

 

Dans la maison voisine, Sophie avait appuyé son front contre une vitre et les yeux rivés sur la route, pensait avec force à ses amis.

 

Le coup de sonnette fut bref mais retentit comme le glas. Hélène se leva et ouvrit rapidement. La silhouette qu’elle connaissait si bien- elle s’en étonna- ne lui causa pas le choc qu’elle attendait, elle le salua brièvement en refusant le baiser fraternel qu’il proposait. Les deux enfants se tenaient serrés, toujours assis. L’homme entra chargé de cadeaux. Ils ne le reconnurent pas, ils reniaient leurs souvenirs.

Julian voyant les paquets, se leva et cracha sa colère douloureuse :

-Fous moi ça à la poubelle, on n’a besoin de rien, ici, ça pue ici depuis que tu es là, j’ai envie de gerber, je le f’rais bien sur ce beau costume.

Son père avait reculé de deux pas, comme un boxeur au bord du K.O.

Hélène très gênée, gronda Julian qui la regarda, les yeux mourants, emplis de larmes, cinglé par ses paroles qu’il trouvait si injustes .

Marjorie, debout, toisa son père, resta muette mais un froid polaire émanait d’elle. Contre toute attente, le père tourna les talons, regarda une dernière fois le trio et avant de sortir, lança d’une voix sombre : je vous verrai quand je le voudrai, à bientôt ! La porte se referma sur lui.

Sophie avait vu la voiture s’arrêter devant la maison amie. Elle sursauta, une boule au ventre, et vit descendre un homme très bien habillé qui marchait à grands pas vers la porte d’entrée. Elle ne pouvait rester seule, son cœur était en détresse et des bulles de chagrin lui emplissaient la tête sans éclater. Elle descendit, rejoignit sa maman, se nicha dans ses bras, maman comprenait, elle comprit.

 

 

Le silence était lourd. Il fallait le briser, c’est Marjorie décida de lui faire sa fête. Elle tourna la tête vers Hélène Vit les larmes couler et sauta au coup de sa mère et lui dit : Non ! non maman, il n’en vaut pas la peine ! Julian s’appuya contre sa maman et le trio vécut un moment difficile. Hélène se reprit, embrassa et avec un sourire chaviré, prit une bonne résolution

Les enfants habiller vous, on va au restaurant puis au cinéma, il n’est pas dit qu’on se laisse abattre !

 

 

 

 

 

Autre page

Mr Henri, avait longuement discuté avec les Aley. Il leur avait dit la stupeur qui l’avait saisi quand il les avait reconnus. Les Aley lui avaient demandé d’être discret, ils ne tenaient pas à se qu’un journaliste vienne à savoir où ils se cachaient. Christine Aley avait longuement expliqué, d’une voix atone, le drame qui les faisait encore tant souffrir. Pendant leur carrière ils n’avaient pas le temps de se poser. Ils passaient leur vie sur les scènes du monde entier, sautant d’un avion dans un autre, connaissant ainsi tous les grands hôtels du monde. Ils avaient chargé une agence immobilière, de leur trouver une grande maison au calme, dans un coin retiré. La jeune femme à qui ils avaient confié cette tâche, avait abattu un travail formidable.

Ils avaient pris quelques jours de vacances et, au lieu de se poser, comme d’habitude dans une île lointaine ou personne ne les connaissait, accompagnés de leurs enfants, Angélique et Martin- internes dans un collège du sud de la France- Ils avaient visité beaucoup de demeures choisies selon certains critères. Finalement, ils avaient laissé le choix aux enfants qui passeraient toutes leurs vacances et les longs week- end, dans la maison de leur choix.

Ils avaient été vraiment emballés par cette lourde bâtisse et plus encore par son environnement. Le terrain était envahi par les herbes sauvages, la nature, non disciplinée, ayant repris ses droits. Après le départ de la dame âgée qui l’habitait et qui, l’âge venu avec tous les ennuis qu’il entraîne, avait dû s’exilée dans un village proche ou elle disposait des infrastructures nécessaires a sa santé ébranlée.

Les enfants Aley se fichaient totalement de l’intérieur de la maison, c’est l, extérieur qui leurs plaisait. Voilà qui les changeait de l’internat où tout devait être au carré, aucun droit à l’imagination ! Ici c’était la jungle ! Ce jour là, ils avaient couru pendant des heures dans les herbes folles et étaient revenus ravis, exténués mais heureux, ils n’avaient rencontrés personne, mais la végétation, les vieux murs, les bois, leur faisaient dire que le paradis existait.

La maison portait glorieusement à son fronton « 1840 ». La jeune femme de l’agence, leur avait fait l’historique de cette maison de maître. Elle leur était vraiment destinée, car dès sa construction, elle avait été prévue pour un artiste, un sculpteur, qui avait quatre enfants en bas- âge. Il avait donc prévu six grandes chambres avec cabinet de toilette, de hauts plafonds moulurés, une grande salle avec cheminée, une très grande cuisine et un salon le tout complété par un magnifique escalier en chêne et fer forgé qui desservait toutes les pièces.

Ce sculpteur avait fait bâtir un atelier dans le fond du terrain et employait cinq personnes pour maintenir en état maison et jardins. Ces derniers étaient séparés par une coute haie, d’un côté agrément de l’autre, légumes et fruits. Malheureusement cet homme était décédé jeune, laissant comme seul trésor quelques statues inachevées ce qui avait permis à la jeune veuve de tenir quelques temps, mais l’avait toutefois, obligée de se séparer de la presque totalité de son personnel, ne gardant qu’une cuisinière et le jardinier.

Bref, les Aley conquis, avaient acquis cette demeure pour y installer leurs deux enfants donc tous les mois, pendant les vacances scolaires et tout l’été. Les parents avaient engagé, une gouvernante, une femme de ménage et un jardinier qui maintenaient tout en ordre.

Les concerts ne leurs laissaient que peu de temps, ils venaient dès qu’ils le pouvaient, c'est-à-dire rarement.

Angélique et Martin avaient à l’époque respectivement, huit et sept ans et pâtissaient sans broncher de l’absence quasi constante de leurs parents.

Ceux-ci ne s’apercevaient pas que les petits étaient en manque de tendresse. La jeune et jolie gouvernante faisait tout ce qui était possible pour leurs apporter la chaleur de l’amitié, mais on ne peut remplacer, l’amour d’un père et d’une mère. Les parents en étaient conscients, mais leur vie c’était la musique.

Les deux enfants, lorsqu’ils rentraient, s’amusaient vraiment et la gouvernante les autorisait à jouer dans les bois à la seule condition de ne pas trop s’éloigner, d’ailleurs elle était allée avec eux et avait imposé des limites.

Mais un jour, les petits n’étaient pas rentrés à l’heure du déjeuner. On laissa filer quelques minutes, puis inquiets, les trois personnes les cherchèrent en les appelant, en vain. L’inquiétude monta au fur et à mesure que le temps passait. Les gendarmes, prévenus en fin d’après- midi, ne purent organiser des battues efficaces et la nuit tombée, remirent au lendemain des recherche plus efficaces, car il y avait des fourrés inextricables qu’il fallait fouiller de jour.

Les parents à l’époque étaient à New- York et lorsqu’on réussit à les joindre, ils prirent le premier avion et le lendemain, ils étaient là.

Les gendarmes déconseillèrent aux parents de les assister dans leurs recherches- ils craignaient trop une découverte macabre- les parents restèrent donc, collés l’un à l’autre, se servant mutuellement de béquille, leurs traits s’étaient creusés et, n’existaient plus dans ces visages crayeux, il avait tous deux le même regard halluciné. Ils ne mangeaient pas, ne buvaient pas, ne bougeaient pas.

La jeune gouvernante, éffondrée, n’avaient plus de larmes, elle se sentait responsable. Les Aley ne lui avait fait aucun reproche. Des jours passèrent. On ne revit pas les enfants .Toutes les suppositions les hypothèses furent soulevées mais le temps passant, après deux longues années, durant lesquelles, Carine et Florent Aley avaient vécu, murés dans le silence, ils décidèrent d’acheter une concession au cimetière, firent poser une dalle de marbre noir et allèrent chaque jour, main dans la main, devant une tombe vide. Cette habitude prise, elle ne les quitta jamais, il leurs semblait que ce geste leur apportait soulagement et quiétude.

Les journaux avaient fait grand bruit. Des langues avaient parlé et la nouvelle tragique s’était répandue. On plaignait les parents. Ils avaient, d’un commun accord, d’arrêter leur carrière, ils ne feraient plus qu’un où deux concerts par an, ils ajoutèrent pour Mr Henri que c’était une nécessité financière.

Depuis ils vivaient dans deux pièces, le salon et leur chambre. Ils se faisaient livrer courses et plats préparés, Ils maintenaient vocalises et arpèges pour se sentir exister.ils ne le disaient pas mais ils gardaient l’espoir chevillé au corps.

Ils n’avaient pas touché aux chambres des enfants, elles n’avaient plus jamais été ouvertes. Cela faisait maintenant onze ans. Elles attendaient.

Lorsque les Aley quittèrent Mr Henri,

le soir tombait déjà, frais et vivifiant. La terre dégageait une odeur d’humus et les arbres et fleurs redonnaient en odeur ce qu’ils avaient reçu en chaleur.

Mr Henri offrit de raccompagner ses hôtes, ceux-ci acceptèrent et prirent rendez- vous en invitant Mr Henri à leur rendre visite quand il lui plairait.

Trois solitudes s’étaient rencontrées et ne demandaient qu’a s’unir.

 

 

 

Dans la ville voisine, un sapin de noël avait eu la vie sauve et se requinquait dans un petit coin de petit jardin. Une plante volubile l’accompagnait dans sa croissance et enroulait ses griffes légères le long du grillage délimitant deux jardinets. Elle était duveteuse et bleutée.

 

 

Par jidelvi - Publié dans : roman
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