IL EN MANQUAIT UN
JIDELVI
C’était un mercredi pâlichon comme en réserve quelquefois le mois d’octobre. La matinée avait été emmaillotée dans des effilochures de brouillard, qui s’était mis à dégouliner en larmes verdâtres, un peu comme si le ciel ardoise avait perdu la mousse qui le recouvrait. Dégoûtant !
Marjorie et Julian, des jumeaux aussi dissemblables que l’on peut l’imaginer, étaient rentrés à pied du collège comme d’habitude. Mais le temps avait déteint sur leurs humeurs surtout sur celle de Julian qui balança son cartable dans le garage en râlant, grimpa les marches qui menaient au rez-de-chaussée en raclant la semelle des ses baskets sur le ciment et ….reçut une baffe de sa mère qui, ayant l’ouïe fine, l’avait entendu maugréer et se doutait que l’escalier en avait pris un coup. Julian fût condamné à nettoyer la boue épaisse déposée sur les marches. Sa sœur le croisa, calme et légèrement narquoise, ce qui mit Julian en rogne. Ça commençait bien ! Encore un mercredi foutu se dit-t-il. Au moins la bordée de jurons qu’il récitait en litanie dans sa tête était bien à lui. Sa mère ne l’entendait pas et elle avait beau dire, ça soulageait.
Marjorie était dans sa chambre sans doute déjà à ses devoirs,un e odeur
de trèfle ajouté à de la pelure de courgette, lui indiqua immédiatement qu’il y avait des épinards au menu, ce qui acheva de mettre le moral de Julian dans le fond de ses chaussons. Chaussons qu’il avait retrouvés, l’un, derrière la poubelle l’autre, sur la selle de son VTT. Quand les choses se mettent à être désagréables et à se déplacer bêtement il y a de quoi vous mettre en pétard.
Julian rejoignit sa sœur dans sa chambre, reçut un cahier dans la figure et dû se retrancher dans la sienne (- et plus vite que ça, s’ il te plait !), qu’il retrouva comme il l’avait laissée, lit défait, vêtements éparpillés, livres et cahiers en vrac et, ô bonheur, fenêtre fermée, ce qui lui permit d’apprécier la chaleur enveloppante qui y régnait. Celle-ci était parfumée de remugle de chaussettes sales et de chewing-gum mâchouillé, mélange détonnant et hautement écœurant pour tout un chacun, mais dans lequel Julian adorait se vautrer. il faignassa jusqu’au repas.
Hélène n’avait pas fait sa chambre. (Julian aimait secrètement appeler sa mère par son prénom, il avait ainsi l’impression de la traiter d’égal à égal, et d’être l’homme de la maison.)C’était mauvais signe. Non seulement y’ avait des épinards mais il était bon pour la soupe, à la grimace. Quand c’est moche c’est moche !
Dans un autre pavillon d’ Armironche l’ambiance était toute autre. Fanny, seize ans, achevait de préparer le repas de ses quatre frères et sœur qui, collectivement mettaient la table en riant et en se bousculant. Joachim , Guillaume ,Sophie et Jonathan étaient tous quatre de robustes enfants charpentés comme leur père , un gaillard haut et fort ( surtout en gueule ) qui , toujours sur les routes , faisait de temps en temps une apparition fugitive mais joyeuse ,parsemée de foux rires et de fausses bagarres, ce qui suffisait à maintenir le groupe familial toujours d’ humeur égale. D’ autant que Marielle, la maman, menue autant que son mari était large, petite souris pressée, nerveuse, souriante et serviable allait à longueur de matinées, soigner, alimenter, soulager, les personnes âgées et handicapées des environs. Celles-ci aimant se confier à elle et lui raconter leur jeunesse passée et leurs misères présentes.
Ce mercredi là, elle rentra vers treize heures et entendit d’abord les voix mêlées de Fanny et Sophie. La grande aidait la petite qui éprouvait quelques difficultés scolaires et venait à son secours dès que Sophie en éprouvait le besoin. Les garçons devaient déjà être dans le pré, pompeusement baptisé stade du renard, car on avait aperçu une de ces petites bestioles traversant l’étendue verte bordée d’arbres. Ils devaient donc shooter dans le ballon avec leurs copains.
Marielle avala rapidement le repas qui l’attendait dans le four encore chaud, la cuisine était impeccable, Fanny était une fille épatante.
Cet après-midi, pensa-t-elle, lavage et repassage comme toujours et une heure de calme consacré le plus souvent à la lecture.
Fanny serait avec son amie Violaine, elle aussi en seconde, peut-être au cinéma ou à la patinoire. Sophie a ses leçons. Enfant timide et introvertie qui s’isolait trop et qu’il fallait contraindre à sortir un peu.
Guillaume et Joachim qui n’avaient qu’un an de différence et s’entendaient comme chien et chien opteraient sans doute pour la piscine ou un tour de vélo, selon le désir des copains.
Malgré le temps, Marielle trouva que la journée s’annonçait bien.
Le village d’Armirat sur Archoux était situé à coté d,’une grosse bourgade plantée en haut d’une colline arrondie comme un sein de femme plantureuse et dont elle était le téton. Là, on trouvait en vrac, les commerces les écoles, le curé et son église le notaire et ses sous, le percepteur et ses sous, la banque et ses sous, le percepteur et ses sous, le pharmacien, les médecins, deux cafés dont un faisait PMU. Bref, tout cela vivotait bravement, les uns contre les autres, car les rumeurs allaient à un train d’enfer et les langues acérées qui les répercutaient, devaient être bien pendues car les on- dit prenaient vite du galon et devenaient certitudes puis scandales de manière a animerconversations puis querelles ce qui maintenait les habitants en forme. Les bistrots bistrotaient , l’un avec les sportifs, l’autre avec les autres, dans la même ambiance de tabac froid et d’eau de javel .Les habitants se croyaient heureux, tant mieux.
A Armironche, c’était tout autre chose, ce petit village crée de toutes pièces en contre –bas de la colline et qui s’abritait intelligemment du vent du Nord, quelques vielles ruines indiquaient que le lieu, dans des temps immémoriaux avaient été habité, mais les vestiges étaient rares et pauvres. Les champs qui entouraient ces vieilles pierres avaient appartenu à un agriculteur qui était parti, vendant tout son cheptel. Son fils unique, pas fou, n’avait, pas voulu prendre une suite, financièrement aléatoire et tue bon homme. Toutes ces terres avaient été loties .Cela avait fait le bonheur de quelques familles fuyant allègrement la grande ville proche d’une vingtaine de kilomètres, mais ou la majorité des adultes et des lycéens se rendaient encore chaque jour pour leur travail ou leurs études.Les maisons s’étaient plantées au bord de l’Archoux, ruisseau plus que rivière et s’étalaient sur cinq cents mètres environ, chacune possédant un bon bout de terrain ou poussaient, au gré de leur propriétaire, salades et tomates ou rhododendrons et azalées, à chacun son petit bonheur.
Je dois ici tenter d’expliquer l’origine des noms que portent ces deux villages, Armironches et Armirat. Je me suis investie longuement dans des recherches encyclopédiennes, me suis noyée dans des archives locales ai arpenté des kilomètres de sentes rocailleuses pour arriver……nulle part !Une vague idée venue du moyen-âge et dégotée dans un vieux livre qui citait le nom d’Ironche sans en donner la signification, m’incita à poursuivre mes investigations. Bon sang !du nerf ma vieille ! Ironche, Ironche, Ironche…. ce mot sonnait dans ma tête et finissait par me tenir éveillée une bonne partie de mes nuits.
Je pris la décision de filer à la bibliothèque nationale où, aidée par un vieux monsieur subtil, je découvris que l’Ironche était un légume très prisé au moyen-âge et qui avait sans doute disparu à cause d’une saleté d’insecte venu bouffer cette merveille. Car, dans la définition, enfin dégotée cette Ironche était un tubercule scintillant et corné dont le tégument était un délice si on le cuisait à feu doux pendant une semaine ! Les graines d’Ironche possédaient, paraît-il des vertus extraordinaires, lesquelles ? Mystère.
D’où venait le préfixe arm. S’agissait-il du mot arme ? Armoirie ? Armature ? Je m’arrêtais à ce dernier mot – trop fatiguée pour poursuivre – et décidais d’office que l’Ironche avait besoin de support pour pousser et s’épanouir. Ouf ! Vous lecteurs, ne pouvez vous douter du travail et des heures de recherche que cette Ironche m’a coûté, sacrée Ironche !
Revenons à nos Armironchons ;
Ce mercredi après-midi allait changer leurs vies et devenir mémorable.
Julian, Guillaume et Joachim qui sont apparemment les meilleurs amis du monde, possèdent chacun un caractère très diffèrent.
Julian prends des airs de dictateur et aime de ce fait, commander, prendre des décisions et apprécie qu’,on lui obéisse. Guillaume a à treize ans la stature d’un adulte mais se montre assez docile et tolérant. Quant à Joachim, c’est un garçon à qui l’on peut tout demander, mais en douceur. Il fait penser, avec, sa démarche lente et pondérée à un de ces animaux que l’on voit parfois dans des documentaires télévisés, qui plonge dans votre regard, vous sonde, vous juge et repart indiffèrent en apparence.
Sophie est sérieuse, obstinée, courageuse et cache une force de caractère peu commune. Fanny a le sens des responsabilités, est déléguée de classe, a fondé un club de musique.
Violaine sa meilleure amie, paraît être l’ombre de Fanny mais en l’occurrence, sait montrer son indépendance d’opinion et sa personnalité, qui fait d’elle une élève brillante et écoutée. Jonathan est un petit bonhomme de sept ans très éveillé et attentif.
Il est environ quinze heures lorsque les trois garçons, ennuyés plus que fatigués, s’allongent dans l’herbe haute bordant leur « stade ».Julian ne sachant que faire, souffle, soupire, arrache gaillardement les pattes d’un malheureux insecte passant à sa portée. Guillaume yeux fermés goute avec ravissement le froid piquant du brouillard sur ses joues tandis que Joachim fixe de ses yeux noirs un bout de nuage qui prend d’abord la forme d’une sorcière avec son chapeau pointu pour se transformer en femme alanguie dont les fesses rebondies donnent bientôt naissance à des cornes de taureau qui s’affaissent en une buée immatérielle.
Le vent s’est levé.
Vent et brouillard, village, enfants, ennui.A seize heures, Fanny, qui a pris Jonathan sur son vélo, Violaine et Sophie sortent pour faire une balade dans le bois jouxtant le hameau, et dans lequel se trouvent les vestiges des habitations anciennes. Tous les gosses aiment aller jouer là- bas. Les plus jeunes pour jouer à cache -cache, les plus téméraires y trouvent leur compte en escaladant les pans de murs encore debout et les adolescents pour y cacher leurs amours balbutiantes.
Le groupe passe devant le stade au renard, nos trois garçons se dressent et les appellent.
ou vous allez ?
- au bois.
- on va chercher nos clous et on vous rejoint !
-faites comme vous voulez. Vous nous rattraperez.
Voilà nos trois gaillards partis en galopant et en hurlant, allez savoir pourquoi.
A peine arrivé au portillon de la maison, Julian stoppe en dérapant sur les graviers. La porte du garage est ouverte. C’est qu’Hélène est dans la maison, dans le jardin ou est partie en voiture.
Ce midi ça a été sa fête. Il s’évertuait à laisser le plus possible d’épinards autour de son assiette. Hélène a vu le manège, a mélangé tout c’était dégueu !Il a failli gerber en avalant la première bouchée et est parti en courant à la seconde. Bien sur y avait de la comédie, mais pas tant que ça. Sa mère lui a fichu une calotte, lui a dit d’aller ranger sa chambre et de faire ses devoirs. Toute façon, même Marjorie a trouvé ça dégueu, alors !...Les devoirs tintin. La mère Calique avec ses maths elle peut aller se faire voir, toute façon y les f’rait pas et le français non plus. Pourtant, il l’aime bien la prof. Elle est jeune, mignonne, bien roulée, bronzée et tout et tout, mais il les fr’ait pas quand même y n’ont qu’a lui foute la paix. C’est pas de sa faute si son père est parti et si Hélène est triste, c’est vrai, ça la met de mauvais poil et voilà. C’est qui qui prend, c’est Julian. Du coup, il a filé par la fenêtre.
Un coup de bol, Marjorie sort, Julian l’appelle, lui demande si leur mère est là. Non lui répond- elle. Elle est partie au super.
Julian court jusqu’au garage, prend son vtt dont il est si fier et file comme si tous les profs du collège lui galopait au derrière ! Mais y sont fous ceux là !
A trente mètres de chez lui, au « carrefour des trois maisons » - c’est lui qui a trouvé le nom, parce qu’il y a trois maisons et qu’il a beaucoup d’imagination –Ces copains l’attendent déjà. Vite, vite, direction le bois, mais pas par les chemins, c’est trop fastoche, par les fossés et les talus, ça fait mal aux cacahuètes mais ça va plus vite et en plus c’est lui le meilleur !
C’est ce foutu brouillard qui- à peine levé-, se met à redescendre, qui les gêne le plus. Ils connaissent le terrain, la moindre racine, les buissons épineux, les bouquets d’orties dont Guillaume garde un souvenir cuisant. Tous les arbres sont leurs copains et avant d’avoir leurs vélos, ils les ont abrités bien souvent quand ils jouaient à Tarzan. C’est Joachim qui était le plus costaud à ce jeu là, il grimpait comme Shita et montait très haut même sur les petites branches qui se balançaient dangereusement sous son poids. Il avait l’air de s’en fiche, mais Julian se souvient du jour où Joachim s’est mis debout en équilibre sur une branche qui bougeait et a sauté sur la branche voisine. La peur de sa vie qu’il a eu Julian. Il est tombé sur le cul et sur une grosse pierre qui avait fait exprès d’être là. Il a eu mal pendant une semaine au moins.
Ils sont passés devant la clairière les filles et Jonathan avaient l’air de ramasser des champignons ou des trucs comme ça, tu parles d’un amusement !
Guillaume avait pris de l’avance. Son poids et ses muscles, dont Julian était jaloux lui permettaient de foncer partout, de grimper sur tout et de faire de la voltige. Joachim précédait Julian et allait bon train aussi mais Julian suçait sa roue et haletait en cadence pour garder le rythme. Tous deux entendirent an loin un bruit de ferraille et un cri court mais puissant. C’est Guillaume qui s’est cassé la gueule, pensa Julian qui jubilait intérieurement. En effet. Tombé dans une fondrière ou de l’eau croupissait, Guillaume qui s’était remis debout péniblement après sa chute, se frottait énergiquement l’épaule en grimaçant de douleur. Il fixait d’un œil hagard son vélo qui faisait un angle droit inquiétant.
Tous trois avaient foncé si vite, qu’ils ne s’étaient pas rendus compte, qu’ils avaient dépassé, depuis un moment leurs frontières naturelles .Ils avaient maintenant l’impression d’être en terrain hostile.
Rapidement, Joachim cria à son frère de lui passer le vélo, mais avec son épaule esquintée, Guillaume était dans l’incapacité d’entreprendre une tache quasi impossible. Joachim jugea qu’il fallait descendre près de son frère, il se laissa glisser sur les fesses s’aidant des talons pour freiner la progression périlleuse et atteignit, en quelques secondes, son but. Il tenta vainement de remonter le vélo, Julian s’était mis a plat ventre an bord du trou pour essayer de l’attraper. Bernique !
Il ne restait qu’une chose à faire. aller chercher les filles pour qu’elles les aident. Julian reprit sa bécane et fit demi-tour, pédala de toutes ses forces pendant dix minutes…et s’aperçut brutalement qu’il n’était pas sur le bon chemin.
Jamais il n’était passé à côté de ce drôle de caillou en pointe. Jamais il n’avait vu ce tronc énorme qui sortait d’un tas de pierres. Jamais il n’avait ce pan de mur étroit mais entier et jamais il n’avait eu aussi peur.
Peur du froid qui descendait, peur de la nuit qui commençait à descendre, peur d’être seul au milieu de rien.
Il hurla, attendit qu’on lui réponde, hurla encore jusqu’à l’épuisement et s’affaissa enfin la tête dans les bras, de gros sanglots le secouaient.
Hélène, Hélène, maman vient m’aider, vient me chercher, j’ai peur, je mangerais n’importe quoi, je ferai mes devoirs, même pour la mère Calique, je rangerai ma chambre, mais vient me chercher te plait maman.
Il fallait qu’il réfléchisse, il fallait qu’il soit courageux, à douze ans on est grand.
Marielle attendait tranquillement ses enfants. Elle avait fait du feu, pou son plaisir et parce que les gamins aimaient ça. Le gratin de choux fleurs était prêt et le rôti attendait d’être coupé.
Elle s’était assise devant la télé mais pour ne pas se sentir inutile, tricotait un pull pour Jonathan le plus petit, le plus fragile aussi.
Fanny Sophie et leur petit frère arrivèrent lorsque le ciel s’assombrissait encore, annonçant un brouillard plus dense et une nuit précoce.
Ou sont les garçons, Fanny ?
Ils sont dans les bois, nous les avons entendu tout à l’heure.
Le temps s’écoula, Marielle lisait une histoire à Jonathan, Sophie était plongée dans un livre et Fanny entretenait le feu et s’était assise en tailleur devant la cheminée. Lorsque Fanny se rendit compte qu’il faisait nuit, elle se leva, ferma les volets, et dit à sa mère qu’elle allait chez Marjorie pour récupérer les garçons qui devaient
Etre devant la télé avec Julian. Marielle acquiesça et se leva pour mettre la table et le gratin au four .Quelques minutes après, elle entendit des pas rapides et fût surprise de voir son ainée, Marjorie et Hélène pâles et essoufflées, dans l’encadrement de la porte.
Ou sont les garçons ?
Hélène paniquait, Marjorie l’avait prise par les épaules pour tenter de la calmer et Fanny l’air inquiet cherchait visiblement une solution qui lui aurait échappé.
Que faire, sinon attendre, attendre encore. Allez, encore dix minutes. Dans dix minutes ils seront là, et ce tic-tac que l’on entend jamais et qui vous vrille lestympansà chaque seconde.
Cette fois il faut agir. Hélène est au bord de la crise de nerfs, Marielle très calme mais livide met une veste chaude, des bottes, prend une lampe torche, confit Jonathan à Sophie et demande à Fanny d’aller faire le tour des autres maisons, elle téléphone aux parents de Violaine pour que tous trois viennent les aider.
Il faut chercher et retrouver les enfants. Ils sont partis sans leurs blousons et cette fois il fait nuit noire. Hélène tremble de tous ses membres, il faut qu’elle agisse.
Les deux frères se tenaient l’un à l’autre. Guillaume souffrait toujours et de plus en plus, Joachim tentait de le soulager en le soutenant. Ils s’étaient approchés tout doucement du bord de la fondrière et avaient pu s’asseoir sur une racine en prenant beaucoup de précautions.
Depuis que la nuit était tombée, ils tentaient de se réconforter mutuellement, se posant des questions à propos de Julian.
Qu’était-il arrivé à leur copain ?
Etait-il possible qu’il soit rentré chez lui sans rien dire ?Sa maman avait du mal à faire le tri dans ce que lui disait le gamin, il fabulait souvent et lui avait fait avaler tant de couleuvres qu’elle avait pu simplement se fâcher et l’envoyer au lit.
Ils avaient très froid, surtout Joachim qui, pour réchauffer son frère avait posé délicatement sur l’épaule blessée, la veste de son survêtement et supportait stoïquement les mille fourmillements qui aussi proches du froid que de la brûlure l’engourdissaient entièrement.
Il fallait tenir, parler, Joachim avait de la ressource et malgré sa carrure moins imposante, dominait mentalement son frère et lui insufflait du courage, celui de résister au sommeil.
Il se mit à chanter, obligeant son frère à en faire autant. Il fallait chanter à tue- tête, leur famille maintenant était dans les transes, les cherchait et avec les maigres indications des filles, les trouverait. C’était sûr, il fallait chanter.
Chante ! Guillaume chante !
Julian avait surmonté sa trouille ou du moins il le pensait. Il battait des bras, frappait des mains, sautillait sur place comme un boxeur à l’entraînement. Mais il s’essouffla vite et avant que la nuit ne fut totalement tombée, pensa intelligemment a aller s’abriter du vent du Nord, près du pan de mur. Quand il eut le dos contre la pierre, il se sentit pour la première fois vraiment seule. Personne ne pensait à lui, ne s’inquiétait de lui. Hélène n’était peut- être pas rentrée du supermarché, elle avait peut-être rendez-vous avec sa copine elles dînaient ensemble et allaient aller se faire une toile.
Maman ! Je pense à toi, pense à moi, je t’en prie, pense à ton petit garçon ! Bon d’accord j’chuis chiant j’dis des gros mots pour t’embêter, j’aime pas souvent ta bouffe, mais j’t’aime moi!
Alors sentant que des larmes venaient brouiller le peu de vision qui lui restait, il avala une grande goulée d’air et constata qu’il n’avait plus froid et que le mur et les feuilles sur lesquelles il était assis le réchauffaient.
Ca y est, je deviens dingue, j’ai de la fièvre, je vais mourir là tout seul. Maman et Marjorie seront très tristes, mais j’aurai un bel enterrement.
Mon cercueil sera blanc avec des poignées et un Christ tout en or. Les copains du collège (même ceux qui l’appelait, nain jaune) suivront en pleurant. Madame Calique, se reprochant de l’avoir embêté avec tous ses exercices, aura un voile noir sur un beau chapeau, la prof de français sanglotera et le directeur aura fermé l’école et sur la grille d’entrée un grand panneau annoncera la nouvelle tragique : JULIAN SANTORIN, BON CAMARADE et BON ELEVE est DECEDE le collège restera fermé toute la semaine (c’est les copains qui vont être contents !) en signe de deuil. Il y aura des fleurs partout et même le maire suivra avec son écharpe. Le curé fera un discours du feu de Dieu et après la cérémonie, on descendra mon cercueil dans le trou. Oh non pas ça ! Pas ça ! Ça fout la trouille !
Julian ferma les yeux, s’installa sur les feuilles sèches et tièdes et se sentit abandonné.
Le bois possédait maintenant une double vie. Celle qu’il connaissait toutes les nuits, les arbres statufiés, le léger bruissement des feuilles les craquements de branches mortes, les senteurs de mousse et d' écorce si subtiles et fraiches. Mais en cette nuit de fin Octobre, le sol résonnait.
Des halos lunaires bougeaient au rythme des pas de la vingtaine de personnes qui s’étaient organisées autour de monsieur Gregoin, appelé le patriarche, celui vers qui on allait dés que la vie vous réservait des surprises désagréables ou vous mettait dans des situations inextricables. Instituteur à la retraite, il donnait son temps avec gentillesse et bonhommie, était toujours disponible, certains en profitait un peu trop.
Mais l’instant était grave. Il avait réussi à calmer les familles affolées, entreprit de réunir les outils nécessaires, les hommes les plus robustes. Chacun de ceux-ci avait en charge, un enfant ou une femme chargés de leur ouvrir le chemin avec une lampe torche.
Fanny était en tête, elle connaissait la route jusqu’à la clairière et, malgré le brouillard qui fantômatisait toutes les formes, amortissait les sons et bloquait les respirations, tous prenaient soin de mettre leurs pas dans ceux qui les précédaient.
Personne ne parlait. Chacun pensait aux enfants et espérait entendre des appels. Parfois la troupe s’arrêtait .Monsieur Henri, un renfort précieux, lançait un appel de sa voix de stentor, on attendait puis, plus rapidement on reprenait cette marche infernale, angoissée et angoissante.
La clairière fût à ce train, vite atteinte.
Alors monsieur Gregoin forma quatre groupes qui avancèrent séparés d’une dizaine de mètres chacun. L’avance était plus lente, il fallait enjamber des obstacles, se retenir aux troncs humides, éviter les glissades sur un sol devenu spongieux et hostile.
De temps en temps, un appel était lancé. Chacun retenait son souffle. L’espoir retombait avec l’écho. Ils avaient avancé d’au moins cinq cents mètres, lorsqu’un cri alerta Fanny. Toute la troupe s’arrêta sur son injonction, le cri reprit et se répercuta. Mais ce n’était qu’un oiseau de nuit apparemment offusqué par l’intrusion d’étrangers dans son domaine.
Marielle et Hélène marchaient de concert et leurs mains s’étaient nouées.
Violaine était restée à l’orée du bois pour attendre les gendarmes et les pompiers, ils ne tarderaient plus.
Fanny s’imaginait le pire et du coup avait forcé l’allure. C’est elle qui entendit la première la voix de son frère Joachim. Elle la percevait à la fois faiblement et nettement, il chantait ! Il chantait fort et si faux que le doute n’était pas permis ! Elle courut vers cette voix de fausset avec une joie telle que tout le monde compris.
Les deux enfants étaient étroitement enlacés, le grand Guillaume avait la tête posée sur l’épaule de son frère et eut à peine la force de la levée quand il entendit le piétinement et les cris rassurants. Lorsqu’il vit sa mère descendre sans crainte, au risque de glisser dans l’eau pour venir vers eux il s’évanouit.
Les hommes présents prirent mille précautions pour remonter le blessé, personne sauf Hélène et Marjorie n’avait encore compris qu’il en manquait un.
Julian s’était lové dans son lit de feuilles et dormait. Son sommeil était agité et il rêvait.
Toute une auréole rose et vaporeuse l’enveloppait, il était assis sur un amas de cornes blanches d’où des perles vert pâle s’étaient échappées et il eut envie de plonger dans cet amoncellement doux et opalin. Il se roula en riant dans ce mélange coloré. Il riait, il riait ! Il aperçut, penché sur lui, un visage. Julian s’adressa à celui qui ressemblait au patriarche. Qui t’es toi ? L’homme se pencha sans lui répondre, mais sourit énigmatiquement. Tu sais que tu ressembles à Monsieur Gregouin ? T’es son frère ? Le sourire s’accentua mais l’homme resta coi. Pourquoi qu’ tu m’réponds pas ? Si j’y croyais encore, j’dirais qu’ t’es le père Noel, mais y a longtemps qu’j’y crois plus. Marjorie m’l’a dit quand j’avais quatre ans, même que ça m’a fait drôle que papa et maman m’aient menti moi j’avais pas le droit de le faire.
Qu’est que tu fais ?
Julian s’aperçut alors qu’il était dans un immense jardin. Il n’y avait pas de ciel où du moins on ne le voyait pas .De longues plantes à larges feuilles bleues poussaient et s’enroulaient autour de tiges régulières et souples, placées en cerceaux et formaient une voute de végétation duveteuse et magnifique des fleurs s’attachaient à ces tiges et chacune possédait une forme différente .C’était encore bien plus beau que le jardin du père Pitois qui se ventait d’avoir le plus merveilleux de tout le canton. C’est vrai qu’il était magnifique. Mais celui là dis donc !
Le grand père avançait dans une large allée, et cueillait des fruits nacrés. Julian le suivit et en prit un lui aussi. Il l’examina avec attention, c’était une demie – lune tronquée et rainurée qui contenait des perles irisées. Le vieillard se tourna vers lui, mis une perle à sa bouche et en tendit une à Julian.
Celui – ci, après une brève hésitation la mit sur sa langue et la laissa fondre comme un bonbon. Jamais il n’avait goûté quelque chose d’aussi frais .Aucun fruit ne ressemblait à ce parfum à la fois doux et fort c’était succulent, il en ferma les yeux de bonheur. Lorsqu’il les rouvrit, il vit que le grand monsieur s’était éloigné et, baissé sur la terre dorée, plantait quelque chose. Julian s’approcha et vit que s’était les perles que l’homme enterrait légèrement comme des petits pois.
Tu sème ? Pourquoi ?
Parce qu’il faut toujours le faire, petit. Sa voix était grave, douce et Julian tendit la mai vers un fruit plus gros que les autres, que le curieux personnage lui présentait.
Garde la. Prends en bien soin et toi aussi, mon enfant, sème. Va maintenant. Bien que Julian ait est voulu le suivre, il lui fut impossible d’avancer. La lumière si douce dans laquelle il baignait, les parfums inconnus, mais si envoutants, paraissaient disparaître. des sons mats et sombres contrastant avec le calme qui l’entourait devinrent si forts que le jardin se transforma. De très coloré, il prit des teintes de gris sales et Julian chercha vainement la silhouette de l’homme. Il se sentit triste et abandonné.
Les renforts étaient arrivés. A leur tête, Violaine, qui les avaient si bien guidés que les pompiers purent prendre en charge efficacement les deux garçons transis. Guillaume avait un bras dans une gouttière, le visage pâli par la souffrance mais il sourit à sa mère, montée à côté de ses fils dans l’ambulance. Les secours partis, un silence lourd s’installa. Chacun pouvait entendre les plaintes d’Hélène, effondrée au pied d’un arbre. Les deux frères avaient bien expliqué que Julian était parti chercher du renfort, en évitant de dire quelles idées noires avaient traversé leurs esprits.
Les gendarmes prirent les choses en main. Les hommes du village restèrent avec eux, femmes et enfants rentrant accompagnés de deux pompiers .Seules Hélène et Marjorie avaient catégoriquement refusé de quitter le bois, et on les comprenait. Il était maintenant deux heures du matin, il fallait faire vite pour retrouver Julian, le temps était humide et glacial.
Il dormait, d’un sommeil léger et aérien, seuls les sons discordants et sourds, semblant se rapprocher, le gênait. Il aurait aimé poursuivre son chemin dans le jardin mais quelque chose le retenait l’agrippait. Il tenta vainement de se libérer mais il fut projeté, secoué, soulevé, des cris parvinrent à ses oreilles et ….Il ouvrit les yeux.
Mais qu’est qu’il faisait là ? Où était t - il ? Pourquoi Hélène pleurait t – elle en riant et en l’embrassant ? Que faisaient toutes ces personnes autour d’eux ? Des gendarmes en plus ! Des pompiers ! Marjorie et Monsieur Gregouin et le père Pirague, qui lui fichait la trouille avec ses gros sourcils, sa casquette et le mégot de cigarette vrillé à la bouche. Pour, le coup, il étalait un sourire ravagé sur sa vielle tête de soulard. Julian avait du mal à remettre ses idées en place, il se rendit compte qu’un pompier le portait. On l’allongeait sur un brancard, on le couvrit d’un papier d’aluminium doré (quelle idée !) et on l’emmena vers l’ambulance qui attendait quelques mètres plus loin.
Il était bien, cahoté doucement au rythme du pas des hommes. Maman lui avait pris la main, il voyait en mettant sa tête en arrière celle d’un pompier où plutôt, un pif avec des gros trous de nez, et plus loin, la tête à l’envers de sa sœur qui pour une fois lui souriait.
Guillaume fut opéré le lendemain. Double fracture. Son frère, tout comme lui, avait souffert du froid et ils étaient fiévreux. On les garda en observation quarante huit heures à l’hôpital. Marielle avait pris quelques jours de congé pour veiller sur sa maisonnée. Fanny, Sophie et Jonathan avaient été secoués par la disparition de leurs frères. L’attente pour les deux plus jeunes avait été angoissante et Jonathan était sujet à des cauchemars. Sophie, elle, était fermée comme une huitre et il faudrait beaucoup de patience et de sollicitude pour qu’elle s’entrouvre. Julian était arrivé une heure trente après ses potes, apparemment en pleine forme, ce qui surprenait les médecins après avoir sidéré les pompiers et le jeune médecin stagiaire qui les accompagnait.
Le gosse leur avait parlé tout le long du chemin, leur posant des tonnes de questions. Bref, on leur avait appris à essayer de maintenir les personnes choquées en état d’éveil, mais celui – là …!
Les gendarmes restés sur place, pour faire les dernières constatations d’usage, avaient été surpris par le fait que les feuilles sur lesquelles on avait trouvé Julian, allongé en chien de fusil, soient sèches et craquantes, alors qu’à deux mètres de là tout était trempé. Ils ne s’étaient pas trop posé de questions, il était tard, leur lit les attendait. Encore une fichue journée. Ils avaient embarqué les vélos et étaient repartis.
Julian finit cette nuit bien entamée, dans une des chambres voisine de celle de ses amis et dormit du sommeil du juste.
Lorsque l’infirmière passa pour donner le thermomètre, il râla, disant qu’il n’en avait pas besoin, qu’il n’était pas malade et eut envie d’ajouter qu’elle pouvait se le mettre au ….A cette idée, il sourit, le prit et le mit dans le sien ! 37,2
C’était quand même un monde , pensa la jeune femme en inscrivant le chiffre sur la feuille au pied du lit, voilà un petit gringalet qui passe sept heures dans un frigo , avec un tee – shirt et un pantalon de survêt sur le dos en guise de thermolactyl et ……. Rien !
Il est en pleine forme et réclame son petit déjeuner ! Surprenant, d’autant que ses deux collègues de vadrouille sont à côté dans un état lamentable, alors que ce sont de grands costauds.
Le médecin est passé avec des étudiants. Hélène était là, les yeux cernés la mine fatiguée. Après avoir déposé Marjorie chez une amie, elle avait passé le reste de la nuit dans un fauteuil à côté du lit de son petit.
Le toubib a examiné l’enfant avec beaucoup d’attention, prenant son temps, lui posant des questions précises, auxquelles Julian répondait d’une voix claire et nette. Il a dit, tu va rester là aujourd’hui avec nous et si demain tu es encore dans cette forme ta maman pourra te ramener chez vous. Le gamin n’osa pas broncher, ce type immense lui en imposait .Une étudiante lui sourit en lui caressant la joue – ce qui choqua Julian, il n’avait pas deux ans quand même !
Hélène a pris son petit déjeuner avec son fils, elle n’a fait aucun commentaire quand elle a vu Julian engloutir trois tartines beurrées, un yaourt aux fruits son bol de lait et un jus d’orange. Elle était pourtant estomaquée. Jamais son galopin n’avait ingurgité autant à la fois .Il n’avait pas d’appétit ce qui la minait. Julian était petit et maigrichon, surtout comparé à sa sœur jumelle qui était une des plus grandes de sa classe et ne laissait rien dans son assiette.
Pour Hélène, les repas étaient toujours l’équivalent du parcours du combattant. Il fallait qu’elle soit vigilante. Julian trouvait toujours le moyen de n’avaler que le minimum vital mais le médecin traitant l’avait rassurée, son enfant était en bonne santé et se rattraperait plus tard.
Le fait d’être resté sans manger pendant quelques heures dans des conditions difficiles, faisait peut – être que son organisme réclamait son dû ; ce n’est pas Hélène qui allait s’en plaindre.
La journée passa vite, Julian était allé rendre visite à Guillaume et Joachim mais on ne l’avait pas autorisé à rester plus d’une demi – heure .Il déambula un moment dans les longs couloirs et eut l’autorisation se sortir dans les jardins promenades accompagné de sa mère. Malgré le temps plus clair, la température était encore bien basse et Julian apprécia la doudoune qu’on lui avait prêtée. Il avait mis les mains dans les poches de son pantalon et fit rouler machinalement entre ses doigts, la bille qu’il trouva dans l’une d’elles. Il était calme et serein, discuta sagement avec sa mère qui lui annonça qu’elle repartirait en fin de matinée pour aller chercher Marjorie, reprendrai son travail l’après – midi et viendrai le prendre le lendemain. Fort raisonnable, Julian acquiesça.
Ils remontèrent dans la chambre après avoir acheté des B.D. au kiosque de l’hôpital. Lorsque sa mère fût partie, Julian s’allongea, les bras derrière la tête et les idées dans le vague. C’est ainsi que l’aide – soignante, lui apportant le déjeuner le trouva.
-Tu t’ennuie lui demanda t’elle ?
-Non non, répondit Julian, je réfléchis. A quoi ? J’chais pas. Drôle de moineau pensa-t-elle. Elle posa le plateau sur la tablette. Elle avait déjà la poignée de la porte dans la main lorsque, vivement elle fit demi - tour, ouvrit le placard, saisit une boîte en plastique, ayant contenu des pansements et la tendit au jeune garçon.
Tiens, dit - elle, c’est tombé de ta poche de pantalon quand on t’a déshabillé, c’est sans doute un nouveau jeu, tu m’expliqueras quand j’aurai un moment, mange pendant que c’est chaud, puis elle s’échappa. La tâche de ces femmes est astreignante mais elles trouvent toujours le temps de dire un mot gentil.
Julian se mit à manger avec appétit, commença par la mousse au chocolat, continua par le blanc de poulet et la purée et termina par les carottes râpées. Tout fait ventre aurait dit sa grand – mère. Il garda le pain pour grignoter en lisant .Le livre était intéressant mais à la dixième page, il se rendit compte qu’il venait de la relire pour la troisième fois sans vraiment en comprendre le contenu. Il n’insista pas, se leva, alla appuyer son front contre la vitre et regarda vaguement les petits points noirs où blancs qui se déplaçaient comme des fourmis, tout en bas.
Lorsque la jeune femme revint chercher le plateau, elle s’étonna. Hé ! Jeune homme tu n’a pas reprit ton jeu ? Tiens ! Je le mets sur ta table de nuit, ne l’oublie pas demain en partant, au revoir, mon p’tit chou, ce soir tu verras ma collègue. Julian se retourna, lui fit un petit signe d’amitié avant que la porte ne se referme.
Autant regarder ce qu’il avait bien pu laisser traîner dans ses poches .Ca devait être une moto miniature échangée avant – hier contre dix timbres qu’il avait piqués dans l’album de sa sœur.
Il ouvrit la boîte, resta la bouche ouverte, les yeux agrandis et s’assis pour ne pas tomber. Une corne en demie - lune à l’aspect blanc nacré était posée délicatement dans le fond de la boîte. Il resta interdit, chercha vainement ce qui le choquait le plus. Etait – ce le fait que son rêve se soit matérialisé, où que la réalité ai pu rejoindre son rêve ? C'est du grand n'importe quoi!
Il dormait sûrement. Le réveil allait sonner, il apercevrait son singe Kawa accroché à la lampe de chevet ricanant silencieusement comme à son habitude. Vite, vite, réveil sonne ! Rien. Il leva la tête, le plafond? nul doute le tube au néon était là ; Coup d’œil à gauche, la tête du lit, virage à droite, porte des toilettes, table, chaise, poster. Constatation : il était bien réveillé ; Il n’osait plus regarder la boîte, et tétanisé, fixait la poignée de porte. J’ai pété les plombs se disait Julian. Ca ne le rassurait pas pour autant. Qu’un beau rêve se réalise, ça n’existait pas, où alors on ne lui avait pas dit.
Dire que tout à l’heure, quand il regardait dehors Sans rien voir, qu’il se baladait dans sa tête, il s’était repassé tout le film et que maintenant ….Allez j’vais regarder, je m’suis p’t’être trompé. Il baissa lentement la tête et redécouvrit la corne. Il la toucha d’un doigt et l’enleva aussitôt comme si il avait pris une décharge électrique.
Il aurait bien voulu pouvoir raconter son aventure mais qui le croirait ? Sa sœur ? Pas question . Marjorie hausserait les épaules avec dédain et hocherait la tête, les yeux en l’air, il l’a voyait d’ici ! Maman ?Non. Elle dirait encore qu’il avait beaucoup d’imagination et qu’il ferait mieux de la mettre à profit à l’école. Ses deux meilleurs copains ? Là il hésitait. Joachim le regarderait dans le blanc des yeux, le fixerait (parfois il lui foutait les jetons ce gars là), Julian avait l’impression qu’il lisait dans ses pensées – il saurait si il disait vrai .Oui, c’est ça ! Joachim ! C’était à lui qu’il fallait faire ses confidences.
La fin de journée se passa bien, sauf la corvée du thermomètre. 37,5 .Il s’endormit rapidement, sans jeter un coup d’œil à la boîte, pourtant il en mourait d’envie .Maintenant il ne l’ouvrirait plus que devant Joachim
Hélène vint tôt le matin, elle était gaie et reposée et attendit la visite du médecin. Celui -ci donna l’autorisation de sortie, passa sa main dans la tignasse blonde de Julian en le félicitant d’être un petit gars aussi costaud, ce qui fit gonfler les maigres pectoraux de Julian. Décidément il était bien c’docteur là.
La fin de semaine se montra toute aussi maussade que le début, pire même.
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